Islam : le temps de comprendre ?

Vendredi 23 septembre 2016 à 19h30
Prendre le temps de comprendre l’islam, c’est ce que nous propose le frère Adrien Candiard o.p., membre de l’Institut dominicain d’études orientales du Caire.

Adrien Candiard est l’auteur de Comprendre l’islam. Ou plutôt pourquoi on n’y comprend rien, Flammarion, 2016. Il reviendra sur quelques idées reçues, mais aussi sur des questions légitimes concernant l’islam. Il s’exprimera sur son expérience de chrétien parmi les musulmans d’Égypte.

Conférence en partenariat avec les Amis de l’IDEO

Participation non-adhérent 5 € / adhérent 3 € / étudiant et demandeur d’emploi : gratuit

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Visages de Dieu dans la Bible

Mercredi 19 octobre 2016 à 19h30
par le frère Jean-Marie Gueullette o.p.

Dieu vengeur, Dieu consolateur, Dieu comme une mère ou Dieu viril, Dieu caché ou Dieu qui vient à la rencontre de l’homme... Ce que Dieu dit de lui-même dans l’Écriture sainte.

Participation non-adhérent 5 € / adhérent 3 € / étudiant et demandeur d’emploi : gratuit

Les chrétiens et le blasphème

Jeudi 24 novembre 2016 à 19h30

par Henri Quantin, auteur de « Couvrez ce saint ». Pour un catholicisme blasphématoire, Éditions du Cerf, 2015

Et si le blasphème traduisait moins une haine qu’un amour contrarié pour le christianisme ?

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Évangéliser le continent numérique : quelle présence pour les chrétiens sur internet ?

Mardi 29 novembre 2016 à 19h30
par Natalia Trouiller
Natalia Trouiller est directrice générale de NOÉ 3.0 (Nouveaux Outils pour l’Évangélisation), qui accompagne les structures ecclésiales dans la révolution numérique.

Nous passons tous aujourd’hui un temps considérable sur nos ordinateurs. Notre mission de chrétien est de rejoindre nos contemporains là où ils sont et donc de mettre les moyens de communications et les réseaux sociaux au service de l’évangélisation et du dynamisme missionnaire.

Participation non-adhérent 5 € / adhérent 3 € / étudiant et demandeur d’emploi : gratuit

La foi est-elle mise en cause par la souffrance ?

par le frère Michel Demaison o.p.

La perspective générale de mon propos s’énonce à travers cette question : devant la réalité de la souffrance, est-il encore possible de croire en celui que les chrétiens appellent Dieu ? Elle peut se développer en deux sous-questions :
— s’agit-il d’une mise en cause venue de l’extérieur de la foi, d’une objection théorique, d’une critique philosophique de l’existence de Dieu à partir du constat de l’omniprésence de la souffrance, du mal en général, dans le monde ?
— ou bien d’un questionnement qui habite les croyants, de l’intérieur de leur foi : soumis à l’épreuve de souffrances qui les touchent personnellement, peuvent-ils encore croire au Dieu révélé par Jésus-Christ ? C’est ce second point de vue que je privilégierai.

Voici le parcours que je propose :

1. Premières précisions
2. Le scandale devant l’inacceptable
3. La tentation de la facilité
4. La position de l’Eglise catholique
5. Le chemin ouvert par l’Ecriture Sainte
6. Le témoignage de Jésus
7. L’épreuve de vérité : l’homme abandonné face à la volonté de Dieu.

1. Premières précisions

(1) Définitions : je ne mets pas une différence essentielle entre souffrance et douleur, comme si la première désignait des affections psychiques et morales, la douleur se concentrant sur des ressentis corporels, physiologiques. Sans m’y attarder, je constate que l’usage est beaucoup plus flottant et que les passages sont nombreux entre les douleurs morales et les souffrances physiques. D’ailleurs les séparer en deux domaines ne mène nulle part s’il est vrai que l’homme est inséparablement corps et esprit, chair et âme. Par suite, ce que je comprendrai sous le mot « souffrance » recouvrira toujours le territoire sans frontières de tout ce que je préférerais appeler le pâtir dans l’humanité. Pâtir a l’avantage de s’enraciner dans le grec (paschô, pathein, pathos) et dans le latin (patior, passio) et de se déployer en plusieurs familles de mots français : passivité, pathologie, passion, patience. Quand nous parlons des souffrances, nous pensons trop exclusivement aux pathologies corporelles (maladies génétiques et chroniques, accidents, infirmités, handicaps, dégénérescences neurologiques, etc.). Mais j’y engloberai toutes les formes de passivités qu’un sujet, un couple ou un groupe éprouvent comme entraves à leur désir de bonheur, comme contraires à leur vouloir-vivre, comme obstacles à ce qu’ils estiment accomplir leur humanité. Dès lors, il est évident que l’objectif et le subjectif, le physique et le mental, l’intime et le relationnel, sont indiscernables, ce qui est le propre de toutes les formes du pâtir humain. La souffrance n’existe pas, il n’y a que des êtres souffrants.

(2) Je voudrais dire un mot sur le devoir de se taire, souvent rappelé à ce sujet. Je ne fais pas allusion au temps de silence dans lequel il faut savoir se tenir lorsqu’on rencontre des personnes en grande souffrance. Mais cela ne signifie pas qu’il est impossible ou indécent d’en parler. Il faut résister à ce qui ressemble à une solution de facilité, à une sorte de démission. De toute façon, je me rassure en constatant que cette tentation est depuis toujours et très abondamment surmontée : que resterait-il de la littérature universelle, des arts, des religions, et d’une large part de nos échanges quotidiens, s’il n’était jamais question de ce qui fait mal, de ce qui va mal, du mal que les hommes se font ? Écoutons Job : « Quand je parle, ma souffrance ne cesse pas, mais si je me tais, en quoi disparaît-elle ? » (Job 16,6). Toute la difficulté est d’en parler le moins mal possible, pour ne pas ajouter au malheur du monde.

(3) Une autre précision concerne l’expression « le sens de la souffrance ». N’attendez pas que je délivre à la fin le sens chrétien de la souffrance, car il n’y en a pas, à proprement parler, si on entend par « sens » un discours explicatif qui mettrait fin à une quête qui est celle de toute la vie, puisque vivre et pâtir sont inséparables. Plus grave encore, cette explication mettrait fin à ce que la souffrance a de scandaleux, puisqu’elle est un mal qui n’a pas à être expliqué ni justifié. Aux protestations et aux accusations que Job lance vers Dieu, ses amis prétendent répondre par des explications, mais Dieu, lui, répond à côté, comme souvent Jésus dans les évangiles. Ce point exigerait des approfondissements que je ne peux apporter dans le cadre de cet exposé.

(4) Je viens de dire que la souffrance est un mal. De quel mal parlons-nous ? On distingue communément le mal commis et le mal subi. Le mal commis sont les erreurs, les ratages (ce qui est mal fait), mais surtout les torts, les transgressions, les agressions, les omissions, qui font du mal, à autrui, à soi-même. Ces actes peuvent être involontaires, ce qui n’empêche pas qu’ils fassent du mal objectivement ; ou volontaires, parfois en voulant ou en croyant bien faire ou faire du bien (par des sanctions, des corrections, des épreuves imposées...), mais surtout en ayant l’intention positive de nuire, en connaissant et en voulant le mal qu’on fait. Quant au mal subi, il nous vient du monde matériel auquel nous appartenons physiquement, et des réalités sociales, politiques, culturelles, dont nous sommes solidaires. Il se manifeste dans nos corps, nos psychismes, nos intelligences, et l’ensemble de nos relations avec autrui. Toute forme du pâtir a une dimension relationnelle.

Ces deux sources du mal qui traversent l’histoire humaine sont inextricablement mêlées. Une conviction soutient l’ensemble de mon propos : notre condition concrète est inséparablement vulnérable, souffrante, victime de maux que nous subissons, d’une part, et faillible, pécheresse, coupable de maux que nous commettons, d’autre part. Pourquoi qualifier de mal toute douleur et souffrance ? Parce que face à elles, nous sommes appelés à lutter pour les prévenir et les soulager, et que notre espérance, notre prière, demandent d’en être préservés ou délivrés. Ce constat ne préjuge pas de leurs éventuelles « utilités » ou de leurs utilisations possibles pour en tirer un bien, comme c’est aussi le cas pour le péché, d’ailleurs. En effet, en ce monde il n’y a pas de mal absolu.

2. Le scandale devant l’inacceptable

Souffrir témoigne contre la foi en Dieu : je prends cette affirmation comme point de départ parce qu’aujourd’hui elle est une objection courante, spontanée, contre l’existence d’un Dieu personnel. Comment le malheur du monde serait-il compatible avec l’affirmation d’un Dieu créateur de ce monde ? ou compatible avec certaines qualités ou attributs qui ne font qu’un avec Dieu (la bonté, la miséricorde, la providence, la toute-puissance…) ? ou plus précisément encore, compatible avec le Dieu qui est venu habiter parmi nous en Jésus : qu’est-ce que cet événement a changé dans notre condition et dans la suite de notre histoire ? Alors à quoi bon adhérer à ces croyances qui compliquent tout et n’éclairent rien ?
Je souligne le caractère relativement récent des objections de ce type. Elles sont sans doute à mettre au compte de notre intolérance beaucoup plus vigoureuse et explicite aux atteintes de la douleur et aux épreuves de la vie qu’on estimait jadis naturelles et inévitables. Intolérance qui s’expliquerait, entre autres, par les moyens beaucoup plus efficaces que nous avons pour les prévenir et les maîtriser. Nous sommes devenus aussi très sensibles aux injustices dans le sort très inégal des peuples, mais aussi des destinées personnelles, et cela depuis leurs déterminations génétiques. Des sagesses et des philosophies ont élaboré des systèmes explicatifs ou justificatifs (par l’ordre du monde dont la raison nous dépasse, par des fatalités plus ou moins sacrées, par les dommages collatéraux du progrès...). Elles avaient prévalu depuis l’Antiquité jusqu’aux temps modernes, en Orient comme en Occident, en montrant que le pâtir fait partie de l’existence humaine, individuelle et collective, et même qu’il nous enseigne, comme on le lit chez les tragiques grecs et les sages de la Bible. Ces enseignements n’entraînent plus l’adhésion, ils ne satisfont plus la demande de sens.
Cependant la question demeure : est-il possible de tracer une frontière entre vivre et souffrir ? où la fera-t-on passer pour essayer de les démêler ? Que resterait-il de la vie, une fois décantée de toute souffrance, de tout souvenir et de toute crainte de quelque épreuve que ce soit, et de celle qui nous attend tous à la fin, la mort ? Faut-il n’en garder qu’une petite dose, supportable ? et qui la dosera ? Aujourd’hui comme toujours, nous continuons d’expérimenter que vivre et souffrir sont indissociables, mais nous expérimentons en plus une impatience, une colère, une revendication nouvelles : ces liens ne sont pas acceptables, il faut les défaire, parce que « la douleur est le contraire de la vie », comme le déclarait le rapporteur de la loi sur les soins palliatifs en 1998, tandis qu’un autre homme politique proclamait le « droit de ne pas souffrir ». Dès lors le refus ne peut que se radicaliser, et il devient réaction scandalisée devant la croyance en un Dieu censé avoir créé cette vie-là.

Je pose une question que je laisse sans réponse parce qu’il n’y a pas de statistiques, à ma connaissance : existe-t-il beaucoup de gens qui refusent a priori de croire ou qui cessent de croire précisément pour cette unique raison qu’ils estiment incompatibles la foi en Dieu et l’expérience du pâtir ? et quand c’est le cas, est-ce à la suite de souffrances personnelles ou au terme de réflexions théoriques sur le phénomène constaté ?

3. La tentation de la facilité

Le mal subi peut aussi être appelé à témoigner en faveur de la croyance en Dieu. Je me limite à deux expressions possibles de ce qui m’apparaît comme la tentation chrétienne de résoudre l’énigme trop facilement.

La première version est plus savante, elle s’est formulée en propositions théologiques et s’est traduite pastoralement dans la prédication, la catéchèse, l’accompagnement. Il s’agit d’une démarche de facture apologétique : elle part de la condition humaine exposée au pâtir et au mourir et elle veut montrer qu’en réponse à cette question, à ce scandale aux yeux de certains, seul le message de la révélation biblique, seule la foi chrétienne, apportent une vraie lumière à l’intelligence et une consolation au cœur éprouvé par le malheur. La doctrine n’est pas fausse sur le fonds. La facilité consiste à régler l’affaire un peu trop vite, car d’un côté il existe des courants philosophiques, des sagesses et d’autres religions qui proposent leurs propres voies de résistance et de réconfort ; et par ailleurs beaucoup, même croyants, ne trouvent pas cette lumière et ce réconfort dans la doctrine et la pratique chrétiennes.

La seconde approche est plus psychologique, avec des conséquences lourdes en spiritualité. Elle demanderait d’être analysée avec plus de précisions que je ne peux le faire, tant elle est complexe et discutée. Elle s’appuie sur des processus psychiques dont les symptômes ont été dégagés par la pratique de la psychanalyse depuis plus d’un siècle : ces étayages, dont les noms sont devenus familiers, se nomment narcissisme, refoulement, surmoi et avant tout, pour notre sujet, culpabilité, le tout se jouant pour l’essentiel dans l’inconscient. En quelques mots, je dirai que tout se passe comme si ce que nous éprouvons de contrariant, de pénible, de douloureux, d’invalidant, pouvait - et même devait - avoir une raison d’être, une utilité, une justification, de telle manière que les atteintes physiques, les échecs, les peines, puissent valoir comme une contrepartie, compter ou payer pour quelque chose. Au fond, nous supportons mieux les pertes et l’adversité si nous parvenons à les intégrer dans le récit de notre vie, là où elles viennent en compensation, en dédommagement d’une défaillance ou pour rééquilibrer un trop plein (chacun s’est dit un jour : « ça allait trop bien, ça ne pouvait pas durer », « je l’ai bien mérité », « qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu »...). Ici encore, le recours à ce type d’explication peut éclairer utilement nos fonctionnements psychiques, mais la pente de facilité serait de réduire à une sorte de mécanique pulsionnelle, immanente au psychisme, l’expérience du pâtir qui a, certes, un aspect psychologique mais aussi une dimension spirituelle. Pour le croyant qui se nourrit de la tradition biblique, ce travail intérieur s’attachera à intégrer les thèmes de la perdition et du salut par grâce pour donner des interprétations positives, salvifiques, de son récit de vie marqué par les épreuves. Le christianisme, ne l’oublions pas, a donné une importance centrale à la fonction salutaire de la Passion du Christ et il en a même explicité les dimensions expiatoire et méritoire.

La tentation de facilité a pris une forme historique bien connue avec les courants qualifiés de « doloristes » en théologie et surtout en spiritualité, qui ont prospéré depuis la Renaissance jusqu’au milieu du XXe siècle, ce qui n’avait pas été le cas dans l’Eglise des Pères et des maîtres du Moyen Âge. Par réaction, beaucoup de penseurs catholiques ont adopté, depuis une cinquantaine d’années, une attitude exactement opposée. Ils dénoncent les expressions évidentes d’un masochisme chrétien dans des pratiques et des spiritualités ; ils le font légitimement lorsqu’ils invitent à se recentrer sur la visée fondamentale du Nouveau Testament et savent utiliser les enseignements des sciences humaines. Mais la dénonciation risque de rester superficielle et unilatérale si elle en reste aux effets visibles, publics, ou aux dérives manifestes de communautés à la limite de la secte. Il faut aller jusqu’aux racines de ces phénomènes. Celles-ci plongent, à mon avis, dans un terreau humain beaucoup plus profond et obscur que ce qui se donne à voir et à entendre sur la scène religieuse. Ce terreau est celui des rapports entre le vécu douloureux et le sentiment de culpabilité. C’est une chose de refuser une valorisation déplacée ou une sacralisation de la souffrance, c’en est une autre de lui dénier toute signification et toute valeur positives. Si on ne veut pas recueillir ce qu’elle a de singulier à nous dire, par exemple, en noyant sa dure nécessité sous des torrents d’amour qui emporteraient tout, alors on n’arrache pas seulement quelques pages du Nouveau Testament, mais on le vide de son message central, de la Pâque du Christ qui fait toute sa force originale. Plus généralement, cela reviendrait à tenir pour quantité négligeable la complexité de la condition humaine, car l’amour ne détient pas à lui seul les clés qui permettent d’accéder à la vérité de cette condition, ni la toute-puissance de la délivrer du mal, et il n’est pas vrai que l’amour ne fasse jamais souffrir. Bien au contraire.

4. La position de l’Eglise catholique

Afin que le dossier du scandale et de la tentation ne soit pas trop incomplet, je signale quelques documents de l’Eglise qui expriment la position catholique authentique sur l’homme souffrant devant Dieu..
1. Dès 1957, Pie XII répond dans un discours à trois questions posées par des médecins anesthésistes : il soutient clairement l’utilisation de traitements antalgiques, en particulier lors des souffrances de fin de vie. Ses propos ne furent pas, ou que très peu, reçus à l’époque, en raison de l’image négative des « narcotiques » dans les milieux médicaux. Cette avancée doctrinale explicite a été reprise dans de nombreux documents ultérieurs, ce qui n’empêche pas qu’on continue à dire et à écrire que l’Eglise a promu jusqu’à présent l’expiation des péchés par la douleur et donc qu’elle est défavorable à l’usage des analgésiques et ne peut que le freiner (le sénateur déjà cité répondait à un journaliste, en février 1999 : « À notre époque où l’Eglise catholique en a définitivement fini avec le caractère rédempteur de la douleur, nous devrions pouvoir avancer rapidement en inscrivant le concept de soins palliatifs dans la loi », comme si elle était responsable du retard de la France en ce domaine, alors que les chrétiens sont depuis toujours actifs pour la prise en charge des malades, des infirmes et des mourants, et comme s’il revenait à un sénateur de décider que l’Eglise en a fini avec la dimension rédemptrice de la douleur).
2. En 1984, Jean-Paul II publiait une Lettre apostolique dont le titre français est Le sens chrétien de la souffrance. Il aborde la question à plusieurs points de vue, biblique, théologique et spirituel. Son objectif est de déployer l’ensemble des éléments qui constituent « le sens salvifique » de la souffrance (le titre latin est Salvifici Doloris). Même si la problématique et les expressions soutiennent souvent l’interprétation de type expiatoire, je ne trouve pas qu’elles alimentent ce courant en ses dérives doloristes, car le texte met en garde contre les explications superficielles de la rétribution (tu souffres parce que tu l’as mérité, tu mérites et achètes ton salut en souffrant), et surtout il resitue toute la perspective sous le primat de la charité théologale en laquelle, pour le Christ et donc pour les chrétiens, s’accomplit l’œuvre du salut.
3. En 1991, le Conseil permanent de l’épiscopat français publiait une Déclaration qui porte formellement sur le respect de la personne proche de sa mort. Elle reprend et réaffirme, en les adaptant aux progrès des sciences et des pratiques médicales, les positions désormais traditionnelles énoncées par Pie XII sur la légitimité de lutter contre la douleur et d’utiliser des analgésiques puissants, dans les cas où c’est nécessaire. Ce qui ne signifie pas que souffrir soit le contraire de vivre, ni qu’il vaut mieux mourir que souffrir.

5. Le chemin ouvert par l’Ecriture Sainte

Il n’y a pas de livre de l’Ancien Testament, ni même de chapitres entiers qui développeraient une théorie, une théologie ou une spiritualité du pâtir, ou qui construiraient toute une démarche religieuse à partir de cette expérience, comme on le voit dans le bouddhisme. Mais on trouve beaucoup de récits, de témoignages, de prières, qui mettent en scène des êtres éprouvés de diverses manières, souvent dans leurs relations, avec une insistance particulière sur les ennemis, proches ou étrangers. Je réserve le cas du livre de Job qui mériterait une étude particulière : la question angoissée qui sous-tend son long réquisitoire contre Dieu porte sur l’injustice de son sort tragique du moment qu’il s’estime innocent et parfaitement juste, mais il ne doute à aucun moment de l’existence de ce Dieu. Quant au Nouveau Testament, il manifeste une grande sobriété quand il évoque la souffrance ou le drame de certaines destinées. Même dans les récits de la Passion, la discrétion s’impose, à la différence de ce qu’en ont tiré les productions artistiques depuis le XVe siècle. Cette retenue me semble en cohérence avec la mentalité de l’époque, dont j’ai parlé précédemment, et avec le message qui n’est pas centré sur ce point. Peut-être est-ce saint Paul qui explicite le plus le ressenti subjectif de ses multiples épreuves, en racontant volontiers à la première personne ce qu’il endure pour remplir sa mission d’apôtre.
Dans l’Ecriture, quand on parle de la souffrance, c’est pour montrer qu’elle est un aspect inévitable de la condition de l’homme devant Dieu, c’est pour produire des effets de conversion chez les lecteurs, en changeant leur regard et surtout leur cœur, mais ce n’est pas d’abord pour susciter des émotions, de l’empathie, comme on le constate de nos jours quand les moyens d’information traitent les événements ou les situations dramatiques.

Le renversement qu’opère l’Evangile

Ce qui est original et doit être pris pour point de départ, ce n’est pas l’expérience de la souffrance utilisée pour ou contre la foi en Dieu. Me plaçant dans la perspective du croyant, je pars de ce qui est premier et fondateur : la parole de salut et le don de la vie qui viennent de Dieu et sont proposés à tous les hommes, quel que soit leur état physique, mental, spirituel. La grâce est première, comme invitation, visitation, communion : « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés » (1 Jean, 4,10). Tout agir et tout pâtir sont du côté des réponses qui viennent de nous. À partir de ce retournement, une voie s’ouvre au long de laquelle nos vies peuvent se redisposer autrement, dans leurs réussites et leurs joies comme dans leurs épreuves et leurs échecs.

Je ne veux pas dire qu’elles s’éclairent magiquement d’une lumière définitive puisque, d’un bout à l’autre, la foi en cet amour premier est un chemin, une quête permanente, dans la pénombre, le tâtonnement, avec des éclaircies, mais parfois dans la nuit noire. C’est pourquoi je ne prétends pas vous livrer le sens de ce mal qu’est la souffrance, car ce serait prétendre que nous pouvons nous délivrer du mal par nous-mêmes, par la maîtrise du sens, alors que la délivrance est l’œuvre propre de Dieu (Jean 9, 3). Je ne crois pas davantage que la révélation biblique fournirait un sens prêt à utiliser, car il n’y en a pas, la souffrance étant en elle-même un mal, un manque, un défaut d’être. Il revient à chaque personne de chercher comment vivre sa vie aux prises avec le pâtir, ce qui est à l’œuvre en celui-ci, ce que Dieu dit à travers lui, en écoutant sa parole, en demeurant dans sa présence.

6. Le témoignage de Jésus

Comme je l’ai dit, on ne trouve pas dans l’Ecriture Sainte une théorie sur la souffrance, mais des êtres concrets confrontés à elle ; et Dieu n’y donne pas la solution, il se donne dans une alliance nouée et renouée sans cesse avec chacun d’eux, au gré des événements de leur vie.

Je rassemble quelques traits marquants de Jésus dans ses relations avec les souffrants, et de lui-même comme Serviteur souffrant.

Relations de Jésus avec les souffrants

— Jésus laisse venir ceux et celles qui souffrent et sont dans le malheur, ou il va au devant d’eux : c’est le devoir de présence qui nous est ici enseigné, si difficile à tenir et condition de tous les autres.
— il s’émeut, est affecté par la peine d’autrui : son exemple de compassion est donné comme preuve sensible, tangible, de la commune humanité avec laquelle le Fils de Dieu se compromet.
— il agit en guérissant, délivrant, ressuscitant, pardonnant : ce sont les actes d’une sollicitude utile et d’une miséricorde efficace. N’ayons pas peur de ces adjectifs « utiles et efficaces », qui rappellent nos devoirs élémentaires face aux humains dans le besoin.
— il enseigne à faire de même (présence, compassion, action), et parfois il donne à ses disciples le pouvoir de guérir, comme signe du Royaume qui vient dans notre histoire.
— enfin, il fait une révélation inouïe : lorsque nous le faisons pour un autre, c’est à lui que nous le faisons. Il désigne ainsi une nouvelle communion, universelle, ni sélective, ni exclusive, ni facultative, qui surpasse toutes les solidarités sectorielles parce qu’elle se fonde sur l’unique paternité de Dieu et la fraternité de tous en Christ.
Par sa pratique et son enseignement, Jésus annonce un Dieu qui délivre un message sur la souffrance, non par des mots, mais seulement dans une rencontre personnelle avec lui. Mais ce Dieu, on ne le rencontre pas vraiment tant qu’on n’entend pas sa loi nouvelle, l’appel à secourir, soulager, consoler, toutes les formes de souffrances, et à lutter contre leurs causes et leurs effets. Cette loi est « non écrite », au sens où elle ne figure pas dans un code, où elle peut être suivie ou transgressée à l’insu des sujets eux-mêmes ; elle recevra sa sanction finale, annoncée par Jésus lui-même, dans un « jugement dernier » qui dévoilera l’ultime vérité de nos vies (Mt, 25, 31-46).

Jésus, homme de souffrance

— Jésus frémit, se plaint, pleure, sue le sang, crie, supplie (à l’opposé d’une attitude stoïcienne ou stoïque). Il interroge, cherche une présence, de l’aide, puis il accepte, offre et pardonne. Ce sont les gestes, les sentiments et les paroles d’un homme trahi, condamné puis supplicié ; mais dans la foi, nous croyons que ses actions et ses passions, inséparablement humaines et divines, révèlent comment est Dieu quand il partage jusqu’au bout notre humanité, son visage le plus vrai, et comment, si nous sommes avec lui, nous pouvons vivre notre humanité jusqu’au bout, notre visage le plus vrai.
— sa Passion manifeste qu’il est entré « en agonie jusqu’à la fin du monde », et qu’il demeurera pour toujours en chaque être qui souffre. Il instaure la fraternité de tous les éprouvés, et on comprend alors pourquoi dans le plus petit de ses frères c’est aussi lui qui est secouru. Sur la Croix est scellée la communion de tous les membres souffrants du corps du Christ.
— Jésus révèle que c’est par sa Passion, et pas autrement, que le salut rejoint les hommes, les retrouvant là où ils sont le plus perdus. Le salut s’accomplit ultimement à l’heure où l’Innocent fait lui-même l’expérience de la plus profonde détresse, celle d’être livré par Dieu aux mains des pécheurs. Il éprouve alors jusqu’au bout ce qu’est être fils - « non ce que je veux, mais ce que tu veux » - et il s’abandonne entre les mains du Père.

Le Père révélé dans la Passion du Fils

Selon les évangiles, Jésus est livré à des souffrances provoquées par un mal irréductible, radical. Quel est ce mal qui restera toujours à endurer dans l’histoire humaine, contre lequel tous les moyens chimiques, psychologiques et techniques (le transhumanisme !) seront impuissants ? C’est le penchant au mal, la volonté de faire mal, de faire le mal. Vouloir faire le mal s’impose comme un véritable pouvoir dont nous voyons qu’il n’arrête pas son cours. C’est à lui que Jésus s’oppose directement. Dans cet affrontement, il révèle un visage inconnu de Dieu, déjà entr’aperçu pourtant à travers les Chants du Serviteur du livre d’Isaïe, et qui n’aura jamais fini de se découvrir : il appartient à ce qu’il y a de plus mystérieux en Dieu, un amour vainqueur de la haine par le sacrifice de l’Innocent (Ephésiens, 2, 13-18). Il n’est pas possible d’aller plus loin avec des mots et des idées générales. Pourquoi ? Parce que la rencontre de ce visage de miséricorde se confond avec l’expérience intime du pâtir que chaque être fait en sa propre vie.
On peut au moins essayer de dire pourquoi la rencontre de l’être souffrant avec Dieu a quelque chose d’unique. Dans son épreuve, il est soumis aux formes les plus dures de l’altérité, celles qui vont jusqu’à l’altération de soi-même, de son corps, de ses capacités, de sa liberté, de ses relations ; il fait l’apprentissage involontaire de pertes souvent irrécupérables, de blessures narcissiques sans cesse avivées, de renoncements non choisis, non maîtrisés, sans échappatoire. Il y éprouve la chute des images de soi-même, et de celles du monde qu’il s’était construit. Si la psychologie nous rappelle que cette expérience ne va pas sans « bénéfices secondaires », ce n’est pas ce genre de profit que le christianisme nous demande de rechercher et d’exploiter. La foi conduit le souffrant ailleurs, elle lui fait toucher le point où il ne peut plus, à la suite du Christ, que s’en remettre au Père en une confiance inconditionnelle, à basculer sans retour du côté de l’abandon, jusqu’à laisser tomber aussi les images et les idées qu’il se faisait de Dieu.

Plus qu’un passage, ce chemin est un engendrement : par lui, nous laissons s’opérer dans l’épaisseur de notre vie, de notre chair, de notre vouloir-vivre, la lente et difficile gestation de la créature nouvelle que nous sommes appelés à être, enfants du Père dans le Christ. Dieu ne se dévoile à nous comme Père que dans la mesure où nous réalisons la filiation qui nous unit à notre Créateur et Sauveur. Quand faisons-nous l’une des expériences les plus décisives qui conduit à nous reconnaître fils et filles de Dieu ? Lorsque nous ne pouvons rien faire d’autre que nous remettre entièrement à lui, tellement nous nous sentons démunis, exténués, vidés de notre substance. Cet abandon est le dernier mot de l’amour, purifié de tout repli intéressé, de toute complaisance comme de toute révolte.

7. L’épreuve de vérité : l’homme abandonné face à la volonté de Dieu

Pour ressaisir l’essentiel de mon propos, je pars du passage des évangiles rapportant l’agonie de Jésus. En cette heure, où le Père glorifie le Fils pour que le Fils le glorifie (Jean, 17,1), se manifeste une vérité sur la souffrance qui ne fait qu’un avec une vérité sur Dieu.

Quelle est la vérité qui se révèle à Gethsémani ? Un homme y subit une souffrance totale, étreignant le corps, le cœur, la parole, l’esprit... ; elle est à l’état pur, libérée de ses effets habituels de repliement sur soi, de dépression, d’autodestruction, de blindage intérieur ; enfin elle culmine en une angoisse devant l’imminence d’un mal devenu inévitable (la condamnation et la mort), mais qui n’était pas fatal puisqu’il vient tout entier du vouloir des humains (trahison, jalousie, haine, lâcheté...) et que le Père n’empêche pas. Pourquoi Dieu n’arrête-t-il pas le cours de ce mal ? Parce qu’il ne serait plus Dieu, celui de Jésus et des chrétiens, mais seulement un grand magicien, une idole. Pourtant il a permis que ses envoyés nourrissent des foules, guérissent des malades, délivrent des possédés : ces signes du Royaume s’adressent à des personnes libres pour susciter leur foi, et qui parfois refusent de croire. Ainsi, quand Dieu intervient, il ne le fait pas sans avoir sollicité notre liberté, d’une façon ou d’une autre, non pour que notre volonté s’impose à la sienne, mais pour qu’elle s’ouvre à la sienne : c’est ce que fait Jésus. Dans notre existence aussi, si nous savons écouter, il intervient à travers l’entrelacs des déterminismes et des libertés, des passions et des réactions, des pressions extérieures et des prises de conscience, pour nous laisser entendre où il nous attend. Les souffrances, subies et infligées, sont si étroitement mêlées à cet entrelacs que Dieu ne pourrait pas les faire disparaître sans faire disparaître notre vie singulière, cette vie qui ne serait plus la nôtre sans elles. Il nous sauve dans et par notre vie temporelle, telle qu’elle est, du moment que nous la vivons avec lui. C’est le salut par l’incarnation.

Quelle vérité sur Dieu ? Celui qui n’est pas intervenu pour sauver Jésus de la douleur et de la mort auxquelles des hommes l’avaient soumis, tel est le Dieu en lequel croient les chrétiens et qui scandalise les musulmans et fait fuir les incroyants. Bien plus, l’épreuve est montrée par les Ecritures comme nécessaire pour le salut. L’agonie de Jésus est le moment paroxystique de son obéissance filiale, donc de son amour du Père. En s’unissant à la Passion de Jésus abandonné à la volonté du Père, le chrétien qui se sent abandonné de Dieu pénètre plus avant dans la vérité du mystère de Dieu. Jésus, unique Sauveur, nous demande de le suivre sur ce chemin, et les occasions ne manquent pas de faire l’expérience de ce dépouillement dans le cours de nos vies. L’existence croyante est un long apprentissage de démontage des idoles qui déforment le visage de Dieu, et le nôtre. Ce travail de détachement, de purification, d’abandon, est l’œuvre de la grâce, mais il n’est pas indolore. Lui seul met en condition pour que le moi s’efface et que le Père se manifeste comme amour inconditionnel. Quand cet amour se tourne vers nous, nous y reconnaissons sa volonté. Cette volonté, ce n’est pas ce que l’enfant rebelle en moi désire ; mais ce que désire l’enfant obéissant, c’est qu’elle soit faite. Qu’elle nous rejoigne à travers nos douleurs ou nos joies, notre angoisse ou notre paix, la volonté de Dieu demeure toujours la même : que sa Vie soit reçue et qu’elle soit donnée. Rien n’est plus dur, rien n’est plus doux, que recevoir et donner la vie de Dieu.

Un exposé devrait compléter ce premier volet du diptyque. Il s’intitulerait :
« Peut-on dire encore aujourd’hui que la souffrance du Christ et la nôtre sont rédemptrices ? »
Il pourra faire l’objet d’une future conférence.

La conversion écologique, une urgence évangélique

Vendredi 16 décembre 2016 à 19h30

par Gaultier Bès, auteur de Nos limites. Pour une écologie intégrale Éditions du Centurion, 2014, et directeur adjoint de la revue Limite

Notre planète est devenue une décharge à ciel ouvert. Les chrétiens doivent donner l’exemple pratique d’un nouvel art de vivre.

Ecoutez la conférence !

Le mystère Qumrân

Mardi 31 janvier 2017 à 19h30
par le frère Jean-Baptiste Humbert o.p., archéologue, auteur de l’Affaire Qumrân, Gallimard, 2006

Les fouilles autour de Qumrân suscitent passions, fantasmes et supputations. Qui furent les pèlerins du désert ? Que venaient-ils chercher au bord de la mer Morte ? Quel est leur lien avec les Esséniens et les juifs du temps de Jésus ?

Participation non-adhérent 5 € / adhérent 3 € / étudiant et demandeur d’emploi : gratuit

Ecoutez la conférence !

La Doctrine Sociale de l’Église au service des consciences ?

Mardi 21 mars 2017 à 19h30
par Mireille Hugonnard, sœur de Saint-Joseph, docteur en théologie

Depuis le 19e siècle, s’est développée une réflexion sociale à l’initiative des papes mais aussi des conférences épiscopales. En émergent une vision de l’homme et de la vie en société à partir de la foi chrétienne mais à destination de tout homme. Que faire de ces textes, riches, mais aussi parfois touffus et ardus ? Cette doctrine souligne la responsabilité politique et sociale de chacun...

Conférence commune de l’Agora Tête d’Or et de la Chaire Jean Rodhain de l’Université Catholique de Lyon (UCLy)

Participation non-adhérent 5 € / adhérent 3 € / étudiant et demandeur d’emploi : gratuit

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La malédiction des Chrétiens d’Orient

Mardi 28 mars 2017 à 19h30
par Jean-François Colosimo, chroniqueur, Directeur des Éditions du Cerf

auteur de LES HOMMES EN TROP - la malédiction des chrétiens d’Orient, Fayard, 2014.
Chaldéens, Arméniens, Coptes, Syriaques, Melkites... Leurs noms font l’actualité. Mais qui sont-ils ? Quel est leur histoire, leur témoignage ?
Un voyage aux sources de la foi et au cœur d’une catastrophe présente de civilisation. Y aura-t-il encore des chrétiens demain dans le berceau du christianisme ?

Participation non-adhérent 5 € / adhérent 3 € / étudiant et demandeur d’emploi : gratuit

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Les chrétiens ont-ils un modèle politique ?

Jeudi 1er juin 2017 à 19h30
par Jean-Noël Dumont, philosophe, auteur de Pour une alternative catholique, Éditions du Cerf, avril 2017.

Avant les élections législatives, il est urgent de réfléchir au type de politique qu’inspirent l’Évangile et l’Église.

Participation non-adhérent 5 € / adhérent 3 € / étudiant et demandeur d’emploi : gratuit